Elias CANETTI - Les voix de Marrakech
1968
Il y a cette phrase, quelque part dans Le Secret de l’horloge : « Si tu écris ta vie, chaque page devrait apporter quelque chose dont personne n’a jamais eu vent. » Cette phrase que l’on doit donc à Elias Canetti, prix Nobel et symbole d’un humanisme à l’usage du monde, est écrite en 1987 alors que l’écrivain et penseur est presque rendu au terme d’une existence qui, d’emblée, se place sous les auspices de la diversité humaine et intellectuelle. Une existence amplement remplie. En août 1994, Canetti se verra offert par la ville de Zurich le droit d’être enterré aux côtés de James Joyce.
En Bulgarie vers 1905, Canetti voit le jour, bercé par les rêves bleutés du Danube, sous les ors pâles de l’Empire ottoman dont la toute-puissance expire. Ses parents parlent le ladino : l’espagnol des Juifs séfarades. Tout, autour de lui, n’est que bruissements de la langue, grec, albanais, russe, arménien, turc. Le jeune Canetti se polit l’âme au cosmopolitisme. Tout un symbole, déjà, dans cet entre-deux identitaire pour celui qui se méfiera sa vie durant des nationalismes exacerbés, titulaire de deux passeports, turc et britannique, recevant le Nobel en tant qu’Autrichien.
Et sa jeunesse de suivre le cours incertain d’un récit de voyage. Ainsi de 1911, date du départ de la famille pour Manchester, jusqu’en 1924 où le jeune homme obtient son Abitur (l’équivalent du baccalauréat) à Francfort, il est amené à vivre à Vienne puis à Zurich, après une escale à Lausanne. Il se pose ensuite en Autriche et devient docteur en chimie avant que le goût des voyages ne l’entraîne de nouveau à travers l’Europe. Paris, Berlin, Sofia…
Tous les arts le passionnent. Quelques rencontres décisives l’éclairent. Bertold Brecht, Alban Berg, Robert Musil. La musique de Gustav Mahler le rend heureux. L’incendie du Palais de justice de Vienne le terrifie. Canetti a déjà entamé son unique roman, Au-to-dafé.
Polyglotte, Canetti est surtout polymorphe. On lui doit des réflexions puissantes, des essais et des pièces de théâtre. Et même une œuvre où il revient sur la correspondance entre Franz Kafka et Félix Bauer. Il recevra en 1981 le Nobel de littérature « pour ses écrits marqués par une vision large, une richesse d’idées et un pouvoir artistique », ce qui, lu à la sauvette, ne veut pas dire grand-chose.
Pour ce qui est de la vision large, voir surtout du côté de Montaigne et de son « moi en tant qu’espace et non en tant que position ». Pour le reste, il s’agirait de « saisir les hommes dans leur diversité ». Telle est l’aspiration élémentaire de Canetti. Des essais. Des pièces de théâtre. Un seul roman. Et un court récit : Les voix de Marrakech, journal d’un voyage effectué en 1953, mais publié en 1968. Cinq ans après la mort de Veza, son épouse, à qui il dédie le livre.
« On ne fait pas de voyage. C’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » Nicolas Bouvier a raison. Avant lui, Canetti en a fait l’expérience. D’abord cruelle. Finalement délicieuse. Envoûtante. Nous voici à Marrakech. Pressés à sa suite. Malmenés dans le capharnaüm mélodieux des foules. L’écrivain se retrouve, au sens littéral, à déambuler en grand désordre d’idées dans le dédale des ruelles et des souks chauffés à blanc par le soleil mauresque, suscitant l’intérêt des guides d’occasion, appelant sur lui la paix des places ; et s’il est là, finit-on par apprendre, c’est à la faveur d’une équipée cinématographique qui peine à dire son nom et à laquelle il semble étranger. Comme à peu près à tout ce que le relie au monde occidental et dont il se dépouille.
C’est la première leçon qui sourd dans le cri des mendiants aveugles. Tout voyage n’est possible que dans le lent désapprentissage de soi. D’abord se départir de préjugés. « En voyage on accepte tout, l’indignation reste à la maison. » Les voyageurs n’ont pas de cœur. À moins qu’ils ne parviennent, pas à pas, à régler les palpitations du leur sur les mouvements pendulaires de l’endroit. Là réside le premier secret de l’horloge d’une ville. Puisque l’esprit se nourrit du hasard et qu’il faut le saisir au vol, Canetti ramasse ses impressions en une somme de récits minuscules sans lien apparent, n’était cette ambition qui n’est pas mince et qui commence à se faire jour : retraduire les voix multiples, souvent discordantes, de cette ville cosmopolite, les voix qui tissent insensiblement sa tessiture dont l’écho résonne bientôt. Tenace. Parce que tout est là. À mesure qu’on pense avoir saisi l’essence d’un quartier, c’est au contraire lui qui vous tient. Ce n’est plus le voyageur qui investit les places, perce les secrets bien gardés des souks, c’est la ville qui l’envahit, fait vibrer en lui ses voix discordantes qui vont le faire vaciller jusque dans ses plus intimes convictions.
Retraduire les voix. Celles des mendiants, saints de la répétition, et leurs litanies à la beauté simple. Limpide. Et le cri des aveugles où le nom de Dieu apparaît soudain comme une muraille qu’ils assaillent inlassablement. Le chant d’une femme dont la beauté s’escamote derrière la grille d’une maison. Cette voix si douce et caressante source d’une image mystérieuse, objet d’un désir acéré. Puissant. Il y a encore le bruit libre, un battement d’aile, un bruissement de volière, le piétinement buissonnier des enfants des rues. Les trésors de ruse et de charme que recèlent les arguties marchandes du peuple des souks, où l’art d’acheter s’apparente à un processus complexe de séduction. Enfin, celle autrement plus gouailleuse et vulgaire de ce cafetier français, forcément déplacée.